DOCUMENTER LA QUESTION DU LOGEMENT
Il semble toujours important de s’intéresser de l’endroit d’où l’on parle quand on aborde un thème aussi particulier que celui du logement. Faut-il être encore, comme le soulignait Rimbaud, « absolument moderne » ? Ce thème est-il en résonance historique avec le Mouvement Moderne ? Sommes-nous en continuité avec lui, ou bien le thème décliné architecturalement est-il dépassé ou à dépasser ?
Pour le dire autrement est-ce une approche dépassée que de concevoir l’architecture en rapport à des usages précis ? Est-il, au contraire, actuel d’occulter la signification des bâtiments qui se différenciaient, historiquement, par des particularités typologiques et se définissaient par des éléments spécifiques du tissu urbain ? Eprouvons-nous encore le besoin de comprendre notre environnement et par conséquent le sens des constructions ? Depuis quelques années de nombreux acteurs de l’architecture préconisent la « dé-typologisation » de l’architecture, aussi entendent-ils adopter des plans et des formes « neutres ».
« Dé-typologiser » l’architecture revient à la sortir de son contexte historique ; les plans et les formes neutres effacent toute trace de l’histoire et des pratiques sociales de l’architecture. Les plans neutres évitent la répercussion des modifications d’usage sur le bâtiment. Renoncer à la typologie revient à dissoudre le rapport étroit qui lie la typologie architecturale avec la structure urbaine. Le lien entre la ville comme phénomène collectif et l’histoire humaine est distendu, voir remis en question. Comme le soulignait Aldo Rossi, le postulat d’un monde compréhensible est invalidé.
Mais cette problématique n’est pas nouvelle. Et le thème par sa nouveauté historique pour l’architecture, demeure.
A en croire les historiens, la thématique du logement naît avec l’émergence du capitalisme industriel du XIXème siècle…avec ses formes d’habiter, ses morphologies urbaines… A la fin du siècle tout serait joué. Et le Mouvement Moderne n’aurait plus qu’à s’exécuter. Contre cette histoire on nous permettra de faire le pari inverse.
Est-il possible de « re-typologiser » l’habiter ? C’est la question que nous aimerions poser dans ce cours.
DU LOGEMENT
Autour de la thématique qui nous intéresse, les grandes figures de ce Mouvement, sont un peu les arbres qui cachent la forêt. Dans l’Europe du XXème siècle, tant du côté de la Russie devenue socialiste que de la République de Weimar en Allemagne, les architectes s’emparent de la thématique du logement pour en dresser les nouvelles normes, les nouvelles formes, peut-être. Un personnage comme Ernst May, qui aura pu construire avec son équipe, quelques 15 000 habitations nouvelles dans et autour de Francfort en cinq années, voit dans cette nouvelle commande pour l’architecture une manière de la régénérer. Optimiser et rationaliser l’agencement de l’habitat, le contrôler dans ses bonnes dimensions et fonctions, est le credo de cette recherche. Un fidèle collaborateur, Mart Stam, pourra dire : « Les bonnes dimensions sont celles qui répondent à nos exigences, qui satisfont les besoins sans finalité de représentation, qui ne veulent plus paraître ce qu’elles sont. Les bonnes dimensions sont celles qui s’épanouissent avec minimum d’étalage. Le reste ne peut être que bourrage inutile… Le combat de l’architecture moderne est ainsi une lutte contre la représentativité, contre la démesure et pour une dimension humaine. » Combat d’époque, il est vrai. Ces architectes, rassemblés autour de « Das neue Frankfurt » ont véritablement mis en place le programme d’habitat minimum qui va gangrener durant tout le siècle l’architecture de l’habitation et ses succédanées urbains : l’essence première de l’habiter, auquel on peut le dire, tous les tenants du Mouvement Moderne vont concrétiser l’ascèse. Le CIAM de la Sarraz de 1928, en est véritablement l’acte de naissance.
DE L’ « URBANISTIQUE » ET DE LA « RATION DE LOGEMENT »
Sur les bases de cette invention, pensée au niveau européen, s’articule toute l’architecture du logement et ses développements métropolitains. C’est ici que se développent deux nouveaux objets qui avaient toujours échappés au champ de l’architecture : la production du logement de masse ou la « ration de logement » comme l’analyse Ernst May, et « l’urbanistique » pour reprendre un terme de Bernard Huet, comme moyen architectural d’organiser des quantités, comme moyen de penser le développement urbain, voir métropolitain.
Il s’agit là d’un paradoxe au niveau du débat architectural (le logement n’avait jusque là jamais été un thème de l’architecture) et qui va à l’encontre de ce débat dans lequel,
certains tenants du Mouvement Moderne, voulaient faire entrer l’architecture ; c’est-à dire, le champ de l’oeuvre d’art, comme Le Corbusier pour ne citer que lui. L’histoire des CIAM pourrait d’ailleurs se lire, en partie, comme celle du conflit entre ses tenants et ceux de l’Ecole allemande qui prônaient l’abandon de cette dimension et revendiquaient tout simplement la dimension technique de l’architecture, entre logement de masse et urbanistique, et non pas des artistes en train de concevoir l’habitat en devenir ou l’habitation des hommes.
Il faudra attendre le dernier CIAM, celui d’Otterlo en 1959, celui de la rupture, avec l’intervention de Louis Kahn sur la ville et sur son sens, et non pas sur l’urbanistique et le logement de masse. Dès ce moment le logement n’est plus un enjeu théorique. Mais une interrogation demeure : la production du logement relève-t-elle encore de l’architecture ?
Il va s’agir essentiellement d’une question urbaine.
L’architecture du logement pour faire le jeu de la ville est-elle condamnée à la médiocrité, pour paraphraser Giorgio GRASSI, avec un certain bonheur, voir une certaine lucidité ?
Un degré zéro de l’architecture…
DE « L’APPARTEMENT CHEMIN DE FER » A L’HABITAT INTERMEDIAIRE
Du rêve cher à Ruskin d’un royaume familial naît une logique de la division de l’habiter où l’expérience subjective peut s’épanouir dans une domesticité réglée (amour, jeu, vie sociale) et des espaces du corps rejetés (cuisine, toilettes, salle de bains) qui trouvera son apogée dans l’appartement chemin de fer du New York industriel du XIXème siècle, et son organisation linéaire. Cette logique rejetait le monde de la rue et sa troublante complexité. Une construction contre la ville, et peut-être une sphère d’enfermement qui constitua une émigration intérieure. Ordre intérieur linéaire de scènes distinctes se déroulant dans un appartement chemin de fer contre chaos extérieur de la rue-collage.
Les études parues dans Das neue Frankfurt, ou celles de Ginzburg en Union soviétique vont modéliser, rationaliser cette division de l’habiter, fournir l’occasion d’un habitat minimum avec ses dimensions standardisées du confort. Toute une anthropologie et une sociologie de l’habiter pouvaient voir le jour.
De cette vision de l’habiter, il fallait encore, fixer des populations dans un rapport à une géographie proche, une proximité de la terre puisqu’elles en venaient, mais en même temps, comme le souligne Walter Benjamin, au-delà de sa propre intimité, il a fallu préparer l’individu à un nouveau style de vie, donner une forme à la réalité de la culture moderne : « l’heure a sonné pour l’habitation dans l’ancien sens du terme, celle qui mettait au premier plan la sécurité de l’abri… (faire) du lieu de séjour de l’individu, d’abord et avant tout un espace de passage ouvert à toutes les forces imaginables et aux vagues de lumière et d’air. »
En Europe, cette vision a toujours associé, depuis la cité ouvrière inaugurée par les capitaines d’industrie du XIXème siècle jusqu’à certaines formes du « grand ensemble », une relation privilégiée avec un environnement proche, une cartographie de l’habiter liée de celle de l’intime. De ce fait la recherche sur le logement, fut pendant les soixante dix premières années du XXème siècle une recherche sur l’habitat dit intermédiaire, on l’on cherchera à lier le fait individuel au fait collectif, dans le souci de créer de « l’urbanité ».
Des rapports et des stratégies souvent curieux se lient avec le territoire En France après l’intense activité de recherche autour du thème de l’habitat intermédiaire durant les premières soixante dix années du siècle dernier, avec une forte activité dans les années 1960-70, le thème est tombé en désuétude et n’a fait l’objet que de rares expérimentations ses dernières années.
Cette absence de recherches est due essentiellement à deux attitudes grégaires :
- l’une de la pensée architecturale et urbaine, qui a cru retrouver ou réapprendre à faire la ville dense, à « reconstruire la ville sur la ville » comme il était de mise dans la pensée urbaine de ses dernières années, quitte à en oublier les contractions profondes qui opposent, les leçons de la rente foncière léguées par les penseurs du XIXème siècle, et le souci premier de l’habitant,
- l’autre liée aux nouvelles politiques de financement du logement, accouplées à la motorisation des ménages et à la décentralisation qui ont induit une forte extension des zones urbanisées avec un développement du pavillonnaire diffus qui correspondait également à une demande sociale. Des lotissements de faible densité qui seront à n’en pas douter les prochains objets de la politique de la ville, après les « barres ».
Quelles questions posent en vérité, le thème de l’habitat intermédiaire ?
Au départ, j’allais dire historiquement, la volonté était de penser le groupement de logements individuels de façon à approcher les densités d’une certaine urbanité (réalité
ou mythe ?). Cette notion, un peu floue, contient aussi l’idée de la fusion de la nature et de l’habiter ; nous sommes proches de certaines thèses hygiénistes en accord avec une certaine frange du patronat du XIXème siècle prête à forger et fixer une armée de « petits travailleurs infatigables » venus pour la plupart des campagnes, puis de l’étranger. Nous sommes dès le départ au sein même de la naissance des politiques du logement, et peut être même que cet objet architectural et urbain est indissociable de cette émergence historique. Habiter, reste à interroger du point de vue de l’architecture.
DE L’ARCHITECTURE ET DU LOGEMENT
Sans refaire l’histoire, deux théoriciens de l’architecture peuvent à leur manière éclairer le débat : Eugène Viollet le Duc et Gottfried Semper, l’un articulant le choix de la structure au détriment de la texture défendue par le second. Le débat de la modernité était là engagé, toutes les thèses du Mouvement Moderne pouvaient se développées, son échec aussi était annoncé.
Expliquons nous. C’est ici que l’idée du plan neutre, développée depuis plusieurs années dans l’architecture du logement prend tout son sens. Je n’emploierai pas volontairement le terme de modèle… Une figure de l’habiter est tout entière intégrée dans la mise en scène de ce plan. Le principe d’habillage en référence à Semper est érigé en principe d’architecture. Cette référence est celle, où la théorie de l’architecture fait exception du mur comme donnée de construction (Wand) au profit de son parent étymologique le vêtement (Gewand), indissociable de l’art textile et du tissage. L’habit comme premier abri… La structure architectonique n’offre plus de signification à l’architecture que dans la mesure où elle est habillée. L’apogée de cette théorie, au-delà de Loos, se retrouve dans les principes de la « Swissbox » et de ses avatars contemporains. La délimitation, comme travail sur la limite de l’objet architectural, est le concept de cette architecture et le plan neutre sa raison d’usage linéaire.
Peut-on, aujourd’hui, revendiqué un renouvellement d’attention pour l’importance de la tectonique ? La tectonique comme art de bâtir ; l’architecture est une affaire de poids, de masse, de logique constructive se liant à une logique d’usages communément partagés.
Peut-on aussi revendiquer l’architecture comme oeuvre collective comme besoin de se retrouver dans un patrimoine reconnu, face à l’autocélébration architecturale et l’attrait du nouveau à tout prix ?
Il convient, au delà de ces phénomènes d’autoreprésentation sociale, de « documenter » le phénomène du logement à la manière des Heinrich Tessenow, Paul Schmitthenner, ou des Kay Fisker qui ont su offrir une banalité positive et une dignité au thème : intégration, conformation et harmonie sont le challenge de la production d’une nouvelle modernité.
Ecoutons le danois Kay Fisker : « Nous devons penser au fait que les architectes qui sont en mesure de mettre de l’ordre dans l’image de nos cités et de nos paysages, grâce à une architecture anonyme et intemporelle (…) sont bien plus nécessaires que ceux qui créent de grandes oeuvres architecturales tranchant par leur individualisme. »
En d’autres termes, il s’agira de lever le paradoxe entre forme et contenu, la typologie au sens du rationalisme doit nous permettre de lever la contradiction entre les usages changeant et une architecture qui reste. « Re-typologiser » serait retrouver les données générales, les dimensions culturelles de l’usage, du site, du parcellaire, des parcours et de la lumière. Ces règles sont à déterminer par la mise en oeuvre sur mesure, par l’usage normal et le typique, garantissant à l’usager individuel et collectif la plus grande marge d’action possible ainsi que des modes d’appropriation variés.
Reprenons ici et pour conclure la très belle définition de la modernité d’Octavio Paz : « Moderniser, c’est adopter et adapter ».
Adopter sera l’action qui renvoie à la nécessité de connaître, indépendamment du projet à venir, la culture de référence, ou les contenus que nous voulons attribuer aux futurs bâtiments.
Adapter est l’action qui fait référence à la pratique de notre discipline et qui consiste en l’impossibilité de la répétition d’un modèle.
Là, peut-être réside, l’espace infini de la véritable invention et la raison du métier.
Cours magistraux :
1- De la fin du XIXème siècle à la révolution russe
2- Ernst May – Das neue Frankfurt
3- Bruno Taut et Berlin de l’entre deux guerres
4- Les CIAM et la ville
5- Les CIAM et l’habiter
6- Mart Stam et les CIAM
7- L’Italie de l’entre deux guerres
8- L’Italie, logement social…encore !
9- Quelques exemples français de la reconstruction
10- Kay Fisher et la logique du banal
11- Dispositif logement et exemples
12- Le logement comme prise de position
Travaux dirigés hebdomadaires par objectifs :- Objectif 1 : rendre compte d’un travail simultané entre la lecture / interprétation du site et un travail d’analyse architecturale au choix en regard du site. Le projet doit se préoccuper des formes urbaines et proposer une première hypothèse de répartition des programmes soumis à réflexion.
- Objectif 2 : arrêter l’organisation volumétrique générale, l’ensemble des parcours et distributions, des lieux d’articulations, des répartitions typologiques, en développant conjointement une maquette, un plan de RDC général, et les typologies singulières. Le projet doit se préoccuper de structurer les formes urbaines à travers la définition des formes d’habitat.
- Objectif 3 : finaliser le projet global (organisation volumétrique générale, parcours et distributions, lieux d’articulations, répartitions typologiques), tout en développant une partie du projet jusqu’à une résolution des formes construites (expression et écriture architecturale, détail et réflexion constructive).